Interventions 2016

Mon idée pour changer l’école : la stabilité ! par Thierry Gobert

Une idée ! Pour cette soirée placée juste avant Ludovia, Éric Fourcaud nous a investi de la mission de trouver
une idée pour changer l’école. Dans l’idéal, il faudrait qu’elle soit lumineuse, sereine, efficace et donc susceptible de changer le monde.

Non, ce n’est pas Steve Jobs qui parle et la tâche n’est pas aisée. Comme le disait Voltaire « J’ai quelquefois des demi idées, comme quand je vois des objets de loin confusément ». (Voltaire, 1774, cité par Littré)1. Cela vient de ce qu’une idée est associée à une invention qui surgit telle une impulsion mentale soudaine comme lorsqu’un certain physicien grec s’était écrié « eurêka ! », j’ai trouvé. Heureusement, les idées peuvent être des concepts, des tendances, des représentations… C’est heureux car
une idée pourrait-elle se comporter comme une incise, un ver dans le fruit de cette institution gigantesque qu’est l’école ?

Des idées comme s’il en pleuvait

Et d’abord, pourquoi changer ? Un butinage rapide sur la toile propose un gisement d’articles particulièrement vaste. Le sujet est d’actualité. Les Cahiers Pédagogiques proposent « 12 idées pour une école plus juste et plus efficace » (C. P., 2010)2. Au terme d’une concertation, ces douze idées furent évoquées lors de l’appel de Bobigny du 18 octobre 2010 sur la « place de l’éducation et la jeunesse dans notre pays et en Europe ». Il est intéressant de noter que la première proposition est de « favoriser le travail en équipe » (…) « ce qui implique un autre type de service des enseignants, des dispositifs permettant de mutualiser les nouvelles formes d’évaluation ou d’accompagnement ». Mis à part le « développement de la responsabilisation des jeunes » et les « pratiques innovantes », toutes les autres propositions sont déjà comprises ici, mot après mot. Les douze idées constituent une réforme globale pour un changement.

Quand François Dubet et Marie Duru-Bellat, publient « 10 propositions pour changer l’école » (2015), l’ouvrage pose d’abord le constat qu’il faut changer de modèle scolaire… car trop d’élèves y échouent, y apprennent mal ou peu, parce que l’école est trop inégalitaire et parce que son projet éducatif lui-même semble s’effacer devant la rigueur des mécanismes de la machine à sélectionner et à décourager les élèves et de l’angoisse qu’elle inspire à beaucoup ». (Dubat, Durur-Bellat, 2015). Les propositions, et non les « idées », vont dans le sens d’un apprentissage du « vivre en société. Au delà du découpage disciplinaire, elle doit apprendre la santé, le bien être, la défense de l’environnement, la consommation ». L’un des commentaires, dans le billet consacré à l’ouvrage dans le Café Pédagogique3, s’oppose : « Non ! L’école doit avant tout apporter le savoir. Savoir lire, écrire, et compter, est la condition sine qua non de la vie en société, de la santé, du bien-être, de la défense de l’environnement, de la consommation… Apprendre à lire dès l’école maternelle est essentiel,
n’en déplaise à ces auteurs, dont nous savons qu’ils y sont hostiles (Renan, 2015)4.

Le journal La Croix, quant à lui, retient cinq idées à l’issue du 7e forum des enseignants innovants. Parmi les pratiques, le travail d’équipe revient, ainsi que la classe inversée, le jeu sérieux éventuellement créé par les apprenants eux-mêmes, le numérique et un blog5 pour que chacun construise son parcours d’apprentissage. Parmi les cinq propositions, deux incluent des vidéos, dont l’une faite par un clown. « La première partie évoque un empêchement d’apprendre, de manière vécue. Dans un deuxième temps, le clown réfléchit à haute voix. Et
enfin, il apporte des solutions » (La Croix, ibid.).

Seulement voilà : tous les enseignants ne sont pas des clowns ( !), tous les référents pédagogiques ne sont pas en capacité de réaliser des vidéos ou de s’investir dans une préparation de cours avec les nouveaux supports qui nécessitent, malgré les illusions de contrôle et de compétence (Gobert, 2016)6 véhiculées par les médias et les distributeurs de produits innovants, un temps important. A la sortie de l’école primaire, lorsque les mamans
parlent entre elles, les commentaires sur les professeurs vont bon train. Soudain, le clivage entre une école à l’ancienne et une école innovante, instrumentée avec des dispositifs ou non vole en éclats. Les parents – et ils sont tout de même un peu concernés – ne débattent plus tant sur les méthodes, comme au temps du conflit entre approches globales et syllabiques, que sur l’investissement de l’équipe, l’absentéisme et… l’instabilité de l’ensemble.

Peut-être faut-il réformer. Peut-être faut-il proposer de nouvelles idées, peut-être faut-il faire quelque chose. Mais avant tout, l’école est un reflet de la société, sinon une société ellemême.
Les acteurs du numérique l’ont bien compris. Apple France propose « des idées pour vous aider avant, pendant et après les cours » (Apple, 2016)7 et ainsi « les cours deviennent plus immersifs » (Apple, ibid.).

Cette approche est reprise par Microsoft Education dont « le mission » est « de créer des expériences immersives qui encouragent un apprentissage sur le long terme, en stimulant le développement des compétences essentielles et en aidant les enseignants à guider et à nourrir les passions des étudiants » (Microsoft, 2016)8 tout en proposant de « gérer son établissement de manière plus efficace » (Microsoft, ibid.).

D’autres acteurs, proposent certes une approche outil – tout en affirmant le contraire – mais dédiée. Leur produit ne résulte pas de l’adaptation de matériels préexistants à un marché de la formation en plein essor. Ainsi en est-il des expérimentations comme TED (Cerisier, 2014)9 et Sqool (Robin, 2015)10, dont nous parlerons mercredi lors de notre intervention sur l’expérimentation « Collèges préfigurateurs » dans les Pyrénées Orientales (Gobert & Chevaldonné, 2016) 11.

Les arguments et les discours entendus deviennent des antiennes identiques dans d’autres contextes. Ainsi, une « école plus solidaire » pourrait être rapprochée d’une « société plus solidaire » voire d’une « ville plus solidaire ». L’intelligence collective, le débat, l’immersion, le respect des valeurs et de l’environnement se détectent aussi bien dans les propos des acteurs sur les smart cities – les villes intelligentes – que la « smart business School » (Evans, 2015)12 où l’école primaire « intelligente » (Ponti, 2007)13 voire le concept
d’école intelligente de Samsung (avec un objectif de 2000 établissements en 2017).

Forcément, il y a lieu de s’interroger. Trouver « une idée pour changer l’école » n’est pas aisé
dans un contexte où tout ce qui est entendu ici et là est déjà entendu partout. Et si une proposition était bonne, à moins qu’il ne s’agisse d’une fausse bonne idée, il est possible qu’elle serait déjà appliquée. Des initiatives, il y en a. De la compétence, il y en a. Des vocations, il y en a aussi, même si elles rencontrent des difficultés à perdurer dans le temps. L’innovation personnelle fait flores. Devant les apprenants, les équipes sont motivées. Alors ?

Une idée ? La stabilité !
Les articles précités font référence à nombre d’idées. Lors de la préparation de cette soirée Ludovia, la plupart des participants ont envoyé des propositions. Elles sont riches, elles sont fécondes. Certaines ne sont pas assujetties à un lieu comme l’utopie des « maisons de la connaissance » (Devauchelle, 2010)14, d’autres proposent de « ne jamais s’adresser à la classe entière » (Jourde, 2016)15 ou d’introduire des robots dans la classe (Batier, 2016)16 voire de « casser la baraque » (Jouneau-Sion, 2016) !17

Une idée semble simple, applicable aisément mais relève de l’utopie. L’école, comme la société, a besoin de stabilité. Internet fourmille d’articles de toutes sortes évoquant ce besoin important des enfants qui sont les premiers utilisateurs de l’institution. Il est vrai que l’évolution des mœurs, la rapidité de renouvellement des technologies et donc des pratiques et des usages de médiations ne se prête guère à une telle quête. La vie est mouvement. Les sociétés évoluent. Le concept de progrès, qui les habite et les oppose aux communautés, les entraine dans une spirale que d’aucun dénoncent comme des « promesses » (Klein, 2011) futures mais rarement conjuguées au présent de l’indicatif.

Dans un tel contexte, la stabilité peut être comprise, soit comme une régularité, soit comme une assise sur laquelle il devient possible de construire. En ce sens, le « socle commun des connaissances et des compétences » de juillet 2006 a tenu déjà dix ans. Ce document divise en sept points qui forment une « unité » (MENESR, 2006 : 25) les acquisitions globales qui devraient être effectives en fin de parcours avec « l’école obligatoire ». Ces points signent l’influence – déjà intelligible dans le titre – d’une Europe qui aspire à favoriser l’acquisition de « 8 compétences clés » décrites par le Parlement Européen. qui ne seront plus reconnues professionnellement car jugées communes. Outre le trio « lire, écrire, compter », ces compétences englobent désormais « la communication dans la langue maternelle et en langues étrangères, les mathématiques, les sciences et les technologies, le numérique, la capacité d’apprendre à apprendre, les activités sociales et civiques, l’esprit d’initiative et d’entreprise, la sensibilité et l’expression culturelles !

La logique compétence, issue d’une réflexion matérialisée par le Congrès de Deauville de 1998, devient ainsi un outil de gestion des futurs personnels que sont les écoliers. L’objet est de développer une « conjonction des intérêts » (Sellière, cité par Richebé, 2002 : 100) , une « responsabilisation » du salarié vis-à-vis du développement de ses propres compétences (…) ce qui l’associe aux risques inhérents à l’entreprise » (Richebé, ibid.) La formation, les compétences, l’école ne sont pas neutres. Elles sont porteuses d’enjeux qui ne sont jamais éloignés des besoins économiques. Mais l’économie n’est pas tout. L’adaptation au monde du travail peut aussi se concevoir autrement. Bien sûr qu’il faut apprendre à apprendre et détecter un théorème applicable aux cas que la vie présente. Pour autant, tous les savoirs ne sont pas immédiatement utiles. L’obsession du « à quoi ça sert » crée des frontières cognitives à l’acquisition des connaissances.

C’est pourquoi notre idée de stabilité ne porte pas sur les décisions à long terme mais davantage sur les variations fréquentes qui concernent les programmes et les impératifs de séquençage des cours. Il faut rendre de la liberté aux enseignants pendant leurs échanges pédagogiques ! Il faut rendre cette liberté dans un cadre plus stable où les programmes ne soient pas atteints d’arythmie chronique. Comment persuader les équipes de s’investir dans la préparation de contenus numériques fortement chronophages s’il faut recommencer autre chose et qu’on l’on n’a pas un prévisionnel devant soi ?

Voilà une idée. : la stabilité. Une stabilité qui n’exclut pas l’évolution, ni le changement en douceur, sans cris, sans pleurs ni grincements de dents. Une stabilité qui reposerait sur des choses simples, utiles mais pas seulement, pour que les apprenants se sentent en harmonie avec le monde qui les entoure, un monde qui prendrait soin d’eux aussi dans un cadre que l’on ait le temps de percevoir.

1 L’Esprit des Journaux, 30 juin 1774, Tome XII, Partie II, p. 130-35 (Réf. Gedhs : 740618)
2 URL : http://www.cahiers-pedagogiques.com/12-idees-pour-une-ecole-plus-juste-et-plus-efficace

3 URL : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/08/26082015Article635761761206875429.aspx
4 ibid. URL 3.
5 http://www.arretetonchar.fr/
6 GOBERT T. (2016), Illusion de compétence et multiplication des ressources ouvertes en éducation, in Sources
ouvertes dans l’éducation et communication des connaissances dans la société, Ticemed 10, Marseille 13/10.
7 http://www.apple.com/fr/education/
8 https://www.microsoft.com/fr-fr/education/default.aspx
9 http://blogs.univ-poitiers.fr/jf-cerisier/
10 http://www.lindependant.fr/2015/10/16/l-enseignement-numerique-inscrit-sur-les-tablettes-du-college-gustaveviolet-de-prades,2099498.php
11 Gobert T., Chevaldonné Y. (2016), Présence et engagement : le cas de l’utilisation des tablettes dans trois
collèges préfigurateurs du programme « École Numérique », Ludovia 2016.
12 Evans D. (2015), L’école intelligente carbure aux datas, Vision Marketing, URL : http://visionmarketing.emarketing.
fr/business-analytics/l-ecole-intelligente-carbure-aux-data-_a-98-3532.html
13 Ponti G. (2007), Un projet d’école primaire « intelligente » en Italie, PEB Échanges, 2007/2, OCDE. URL :
http://www.oecd.org/fr/education/innovationeducation/centrepourdesenvironnementspedagogiquesefficacescele/38160302.pdf
14 http://brunodevauchelle.com/utopie.htm
15 http://www.educavox.fr/innovation/pedagogie/ne-jamais-s-adresser-a-la-classe-entiere-mon-idee-pourchanger-l-ecole
16 http://www.educatank.org/2016/08/19/utiliser-des-robots-mon-idee-pour-changer-lecole-par-christophe-batier/
17 https://pedagotice.blogspot.fr/2016/08/une-idee-pour-changer-lecole-casser-la.html

18 Klein E. (2011), « Le small bang des nanotechnologies », Paris : Odile Jacob, évoqué dans « Ripostes » émission France Culture du 19 mars 2011 (Finkielkraut A., Klein E, Rey O.).

19 Richebé Nathalie. Les réactions des salariés à la « logique compétence » : vers un renouveau de l’échange salarial ?. In:

Revue française de sociologie, 2002, 43-1. pp. 99-126.

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